
Maman, c’est pour toi
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Regarder les pieds de ma mère pendant qu’elle dansait la bachata dans notre salon.
Un deux trois, un deux trois.
Sa chaleur humaine. La chaleur de notre maison.
C’est à cela que je pense à chaque fois que je veux rentrer à la maison, bien que ce soit dans mes rêves.
Elle écoutait tout le temps Aventura. Je pense que c’était à cause de la douleur de la séparation avec mon père. Il est parti quand je suis né. Chaque soir, après une longue journée de travail, elle rentrait à la maison et mettait sa musique.
Je pense que je devais avoir 8 ans. Tout ce que je voulais faire c’était danser avec elle. C’était ma mission.
Malheureusement, j’étais très mauvais pour danser la bachatica. J’ai passé des mois à regarder ses pieds en essayant de l’imiter.
Un deux trois, un deux trois.
Jamais je ne regardais son visage. Uniquement les pieds. En essayant de suivre le rythme.
Un deux trois, un deux trois.
Punaise.
Un deux trois, un deux trois.
Je ne sais pas combien de temps ça m’a pris. Peut-être un an. Mais un jour, je l’ai enfin entendue dire, “Voilà Willian! C’est ça! Très bien!”
Là j’ai regardé son visage et elle avait un énorme sourire.
Mon Dieu, quel souvenir.
Je crois que c’est comme ça que j’ai appris comment me servir de mes pieds.
Je n’avais aucune idée de ce qu’était un “footballeur”. Moi, je ne faisais que jouer. En Equateur, à cette époque, tu n’osais même pas rêver que quelqu’un puisse te payer pour jouer. En fait, mon rêve était de devenir un officier naval. Le mari de ma marraine est arrivé un jour avec son uniforme blanc, parfaitement ajusté et il me plaisait énormément.
“Vous allez naviguer? Et ils vous donnent ce super uniforme? S’il vous plaît, emmenez-moi avec vous.” J’avais toujours aimé les uniformes et je savais que c’était un choix de vie possible.
Un jour, quelqu’un a voulu me recruter pour un club de mon quartier et ma mère a dit: “Football? Mais c’est juste un passe-temps. Comment peux-tu nourrir ta famille avec le football?”
Je crois qu’elle ne s’y est jamais faite. Pour elle, le football c’était ce qu’on faisait après être allé à l’école.
Néanmoins, elle m’a toujours soutenu.
Les matins, elle gérait un stand de nourriture dans le collège de ma sœur. Elle faisait des empanadas et des plats comme ça. Mmmh, je devenais fou quand elle me ramenait les empanadas qu’il lui restait à la fin de la journée. Je les adorais. Les nuits, elle gagnait encore un peu plus d’argent en nettoyant les vêtements de quelques voisins. A cette époque-là, il n’y avait pas de machine à laver ou rien de tout ça. On lavait tout à la main.
Et ensuite, il y avait les cochons.
On vivait au pied de la colline, derrière la rivière, et nous avions une petite ferme dans le jardin. Un genre de ferme improvisée, si tu vois ce que je veux dire.
Quand les temps étaient durs, on avait des poules maigres.
Quand les choses allaient mieux, c’était des cochons.
Probablement que la municipalité avait des problèmes avec ça mais ma mère était une femme charmante, toujours pleine de bienveillance. Tout le monde l’aimait. Et à chaque Noël, il y avait une bonne tranche de porc qui les attendait…
Et qu’est ce qu’il y avait à manger pour les porcs? Les restes. Les déchets.
Un travail sale.
Et devine qui devait nourrir les cochons?
“Willian! Maintenannnnnnnnnnnnnnnnnnnt!!!!”
J’étais toujours en train de jouer au foot dans la rue, en prétendant que je ne l’entendais pas.
“Willian! Maintenannnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnt!!!!”
Bon, je testais vraiment les limites. Chaque minute de plus avec le ballon valait de l’or.
“Maman, j’arrive maintenant! J’arrive!”
Tu sais comment les mamans ont cette phrase spéciale qu’elles disent toutes et qui veut dire que c’est sérieux.
Elle disait: “Maintenant veut dire MAINTENANT!!!
Ça c’était le signal qu’il fallait vraiment que je rentre.
J’allais taper aux portes de tous les voisins et ils sortaient avec leurs fonds de marmite et leurs poubelles. J’avais du riz jusqu’au coude en cherchant les os. Mon Dieu que ça sentait mauvais. Surtout l’été. Au fur et à mesure que je grandissais, ça devenait difficile, parce que j’entendais les autres enfants se moquer de moi. Les adultes pouvaient même être pires. Après avoir nettoyé la porcherie, on sentait parfois mauvais. Je le ressentais dans le regard de certains. Ça te marque.
Chaque mois de décembre, quand les cochons étaient beaux et gros, on les égorgeait et on faisait un rôti, et tout le monde dans le quartier en recevait un morceau. Même ceux qui ne nous avaient pas ouvert leur porte. Je me rappelle demander à ma mère, “Comment peux-tu nourrir ceux qui ne nous donnent pas leurs restes?”
Et elle disait, “Ne laisse pas ça t’embêter. Tout le monde en reçoit une bonne part.”
J’allais donner ce beau porc à ceux qui me riaient au nez.
“Joyeux Noël de la part de la famille Pacho.”
Ma mère, elle avait le plus grand cœur du monde. Mais je pense que la leçon qu’elle m’enseignait était encore plus belle, non?
On transformait les restes en festin.
J’ai gardé ça en moi toute ma vie.
A 15 ans, le foot m’a emmené loin. Je suis parti vivre au centre de formation d’Independiente del Valle, à plusieurs heures de chez moi. Je me rappelle que ma mère ne pouvait pas comprendre que quelqu’un soit prêt à donner un lit et à manger à un adolescent uniquement parce qu’il était bon au foot! Au début, je me sentais tellement seul. Mais c’est là que j’ai rencontré mon meilleur ami, Moisés. Il était mon camarade de chambre au centre. Quand on était un peu plus grand, on a pris un appartement ensemble pour partager les coûts. On avait notre petite routine. Un jour Moisés cuisinait et moi je faisais la vaisselle. Le jour suivant, c’était l’inverse. On était juste deux gars normaux qui essayaient de faire quelque chose de leurs vies.
Bien sûr, mon colocataire n’était pas n’importe quel Moisés. C’était Moisés Caicedo.
De penser que deux gars qui faisaient la vaisselle joueraient un jour la Ligue des Champions… Non, impossible.
Je n’oublierai jamais quand Moisés a été convoqué avec l’équipe première et a commencé à gagner un peu d’argent, il s’est acheté une Hyundai Sonata. Un joli rouge.
Ahahaha. Pour nous, c’était comme si il avait acheté une Ferrari. Le bonheur que ça m'a fait de le voir dans sa voiture. Ça m’a aussi donné l’espoir qu’un jour moi aussi je pourrais réussir.
Tout se passait bien. Je ne me sentais plus seul. Je me rapprochais de l’équipe première. Et ensuite mon monde a changé.
Un jour, j’ai reçu un appel de chez moi. C’était l’une de mes sœurs. Elle m’a dit que maman s’était faite enlever “la chose”. Elle avait toujours eu ce grain de beauté, comme une petite boule sous le bras et les docteurs pensaient que c’était bénigne. Mais ça a commencé à lui faire un peu mal et quand ils l’ont enlevé…
Il y avait un problème.
Au début, je ne comprenais pas bien. Ils me disaient le mot “cancer” et j’avais vraiment peur mais ma maman me disait de ne pas m’inquiéter. Les docteurs s’occupaient de tout.
“Ne reviens pas à la maison pour moi”, elle me disait. Tu es occupé avec ton foot.”
A chaque fois que je l’appelais, elle me disait que tout allait bien. Elle ne voulait jamais que je m’inquiète.
Et un jour en 2019, on a eu quelques jours de repos, je suis rentré à la maison en bus. Et quand j’ai franchi la porte, j’ai su qu’elle ne m’avait pas dit la vérité. Ma maman avait toujours été une femme un peu forte. Elle avait une présence. Elle remplissait la pièce avec sa personnalité si tu vois ce que je veux dire? Une force de la vie. En chantant, en criant, en nettoyant la maison, en cuisinant, en riant.
Mais quand je l’ai vue, elle était tellement maigre.
Elle a dit: “Ne t’inquiète pas, je vais bien.”
Je n’ai pas pleuré sur le coup, je me suis forcé.
Cette nuit-là, elle m’a demandé de l’aider avec son traitement et ses médicaments, et elle a enlevé son chemisier et j’ai pu voir où ils l’avaient opérée. Elle avait un tube dans le dos. Ils lui avaient enlevé le sein gauche. Sa peau était brûlée de partout, pleine de cicatrices. Encore une fois, j’ai dû utiliser toute ma force pour contenir mes larmes.
Je lui ai dit: “Maman, ça te fait mal?
Et elle a dit: “je vais bien mon fils, je vais bien.”
Cette nuit-là, j’ai dormi à côté d’elle dans le lit, comme quand j’étais petit. Quand elle s’est endormie, j’ai enfin pu pleurer toute la nuit, en silence, pour ne pas qu’elle ne s’inquiète.
Quelques jours plus tard, j’ai dû rentrer au centre de formation et j’ai senti une peur intense au creux de mon estomac. J’avais ce pressentiment que je ne la reverrai plus.
Je ne prends jamais de photos. Je ne sais pas pourquoi mais je n’ai jamais aimé ça. Donc je n’ai pas beaucoup de photos de ma mère dans mon téléphone. Peut-être pour ses anniversaires, on en prenait quelques unes mais rien de plus.
Pendant que je faisais mes bagages, je pensais: “Tu devrais prendre une photo.”
Je voulais lui dire que quand je reviendrai, on prendrait d’autres photos pour voir comment son état s’est amélioré.
Mais je ne sais pas pour quelle raison, je n’ai pas osé, tu sais, je n’ai pas osé.
Peut-être que c’était ma façon à moi de me convaincre. “Non, je vais la revoir. Il faut que je la revoie. Quand je rentrerai à la maison, on fera toutes les photos que tu voudras.”
Je suis rentré au centre de formation. C’était un trajet de huit heures à travers les montagnes.
La seule chose à laquelle je pensais c’était: “Tu ne peux pas la perdre maintenant. Tu dois encore lui acheter une belle maison. Une grande, avec beaucoup d’espace. Pour que le dimanche, elle se mette à écouter Marco Antonio Solis et qu’elle danse à travers la cuisine avec son balai. On a encore tellement de choses à faire ensemble.”
J’ai pleuré jusqu’à ce que mes poumons me fassent mal.
Quelques mois plus tard, mon entraîneur m’a dit que j’allais faire mes débuts avec l’équipe première. J’ai immédiatement appelé ma mère pour lui annoncer la nouvelle mais elle n’a pas décroché. C’était normal. Parfois, elle ne répondait pas. La veille, nous nous étions parlés et elle m’avait dit qu’elle se sentait fatiguée.
Elle était toujours très fière de son apparence. Et ce jour-là, elle a dit: “Je me sens moche aujourd’hui.”
Ça m’a brisé le cœur.
Je lui ai dit: “Maman, tu es belle. Ne t’inquiète pas, reste tranquille, juste repose-toi.”
Elle ne m’a jamais rappelé. Donc avant d’aller dormir, je lui ai envoyé un message qui disait: “Demain, je vais jouer. Je vais faire mes débuts avec l’équipe première! Je vais devenir un joueur professionnel. Ne vas pas te coucher trop tôt, tu dois regarder le match!”
Cette nuit-là, j’étais très nerveux, je ne pouvais pas dormir en pensant à mes débuts. Je suais littéralement dans les draps. La seule chose à laquelle je pouvais penser, c'était les deux attaquants que j’allais devoir arrêter et qui étaient très forts.
Je crois que je n’ai pu dormir qu’un tout petit peu quand le soleil a commencé à se lever.
Je me suis réveillé avec tout un tas de messages et d’appels manqués de ma famille et de mes amis. Trop de messages. Tu imagines ce que j’ai ressenti?
Tout de suite, tu sens que quelque chose ne va pas.
J’ai commencé à lire les messages. C’était comme un choc. Les gens parlaient de ma mère et à quel point ils l’aimaient. Ils offraient leur condoléances. Ils priaient pour moi.
J’ai appelé ma sœur en panique.
J’ai dit: “Maman! Maman! Qu’est ce qu’il s’est passé?”
Et elle m’a dit: “Quoi? Ne sois pas fou. Ce n’est qu’un mensonge. Elle va bien. Tu sais comment sont les gens ici. Ils ne savent rien de ce qui se passe vraiment. Une ambulance l’a transportée de l’hôpital à la maison à Esmeralda et c’est ce que les gens ont vu. Elle se repose. Ne t’inquiète pas. On se parle après le match.”
Comme on avait convenu qu'ils allaient l'emmener dans l’ambulance, je l’avais cru complètement. Je suis allé au match et ma dernière pensée avant de sortir pour aller jouer était pour elle. “Maman est en train de te regarder à la télévision. Tu dois gagner chaque ballon pour elle.”
Je me rappelle avoir très bien joué. On a gardé le 0-0. J’avais trop hâte de l’appeler et de lui dire: “On a réussi maman.”
Alors que je quittais le terrain, mon coach m’a pris par le bras et m’a emmené dans une pièce à côté du vestiaire, avec le psychologue de l’équipe. Je pensais qu’ils allaient me féliciter et me dire qu’il fallait que je reste humble et tout ça. Quand la porte s’est ouverte, mon père et mon beau-frère m’attendaient.
“Qu’est ce qu’il se passe?”
Ils m’ont dit que ma mère était décédée.
Qu’elle était partie ce matin-là.
Tous l’ont su pendant toute la journée. Tous. Mon entraineur, ma famille…
Ils ne m’ont rien dit pour que je puisse réaliser mon rêve. Ils ont pensé que c’est ce qu’elle aurait voulu et ils m’ont laissé jouer.
J’ai pleuré de douleur. J’ai pleuré comme jamais auparavant.
Je ne me suis jamais senti aussi seul de toute ma vie.
“Pourquoi m’ont-ils pris la personne que j’aime le plus au monde? La seule personne en qui je pouvais me confier. Ma raison d’être. Pourquoi moi? Pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi?
Juste… pourquoi?
Ils m’ont demandé de me changer mais je ne voulais pas. “Non, je veux partir, amenez-moi à elle maintenant.”
Je suis resté avec mon maillot sale et tout en sueur et nous sommes partis. Je pleurais, je pleurais, mes jambes se dérobaient, j'avais mal à la poitrine, aux poumons, j'étais sous le choc.
Trois heures à travers la Cordillère des Andes, qui en ont semblé 10, une route super longue, ça n’en finissait plus. Si tu n’es jamais allé en Équateur, tu n’as pas idée de ce que c’est de conduire sur les routes de montagne la nuit. Tu es comme sur une montagne russe dans l’obscurité. Il n’y a pas de barrière de protection. Si tu t’arrêtes pour uriner, tu es en train d’uriner à la lisière du monde.
Je me rappelle qu’on a dû s’arrêter plusieurs fois. On aurait dit que j’avais besoin d’aller aux toilettes toutes les 30 secondes.
“Pardon, arrête la voiture.”
J’avais été tellement préoccupé de ne pas avoir de crampes pendant le match que j’avais bu une tonne d’eau. La première fois que l’on s’est arrêté, je me rappelle avoir été au bord de la falaise et de penser: “Elle ne peut pas vraiment être partie. Ça doit être un mauvais rêve.”
La seconde fois qu’on s’est arrêté, je suis retourné sur la corniche, j’ai regardé à l’horizon et tout était totalement noir. Le précipice et rien d’autre. Et là j'ai eu des pensées très obscures.
“Et que se passe-t-il si maintenant je me jette?
Non, s’ił te plait.
“Et qu'est-ce qui se passe si je fais juste un pas en avant ? Et tout ça disparaît.”
Non, s’il te plait. Tu es fou.
“Mais comment est-ce que je peux continuer sans elle? Je pourrais être avec elle. Ce pourrait être tellement facile. Rien de plus qu’un pas.”
La quatrième fois que nous nous sommes arrêtés, je me suis rapproché encore un petit peu plus du précipice. J’avais encore tellement de douleur que je ne pouvais même plus pleurer.
Je me rappelle que je regardais le précipice et que je pensais…
Maman, je ne veux pas être ici sans toi.
Mon beau-frère et mon père ont fini par se rendre compte que quelque chose n'allait pas. Ils n’ont rien dit mais à partir de là, à chaque fois qu’on s’est arrêté, ils sont descendus avec moi et sont restés à mes côtés en me tenant. Je remercie Dieu pour eux. Je ne sais pas pour de vrai si j’aurais sauté…
Mais uniquement d’y penser ça me fait peur même encore aujourd’hui. Je sais que je prends beaucoup de risques en tant que footballeur de raconter cette histoire mais je la raconte pour tous les enfants qui perdent un papa ou une maman à un jeune âge.
C’est une blessure que nous seuls pouvons comprendre. Une blessure qui ne guérit jamais…
On est arrivé à la maison tôt le matin. Notre maison était au bout d’un cul-de-sac, et la rue était bondée de voitures avec des gens qui venaient de partout pour lui dire un dernier adieu. Il y avait tellement de voitures qu’on a dû se garer assez loin. Je suis descendu de la voiture et j’ai marché dans la rue, toujours avec mon maillot trempé de sueur sur le dos.
Des amis, des voisins, des gens qu’elle connaissait, tous s’approchaient pour me prendre dans leurs bras. Ils faisaient la queue de chaque côté de la rue. Et plus je voyais de monde, et plus je me rapprochais de la maison et plus je sentais de pression sur ma poitrine. Je ne voulais pas arriver à la maison parce que arriver voulait dire que tout était vrai. Plus je me rapprochais, plus je pleurais.Et je me rappelle que je pensais: Ma mère a pris ce chemin chaque jour. Elle marchait quand elle était une jeune femme, quand elle était une mère et aussi quand elle a marché depuis ici vers sa rencontre avec Dieu.
Quand on est arrivé et que j’ai senti l’odeur de la maison, je n’ai plus pu pleurer. Je pouvais à peine respirer. C’était comme un nœud dans la gorge, la poitrine gonflée. Tout ce que je pouvais faire, c'était de tousser.
Je suis allé me mettre dans son lit, et chaque souvenir m’est revenu.
Des souvenirs de n'avoir jamais manqué de rien, parce que nous n'étions pas une famille riche, mais ma mère était une travailleuse infatigable, toujours là pour me donner le meilleur.
Un plat de nourriture tous les jours.
Les chaussures de football.
Ces Venus que ma mère m'achetait et que j'adorais.
Les livres pour l'école.
Sans elle, la vie n'avait plus de sens.
Je ne suis pas sorti de cette chambre pendant une semaine.
Quand j'ai enfin fini par le faire, j'étais un homme différent.
J'ai essayé d'en parler avec le psychologue de l'équipe, mais je n'arrivais pas à expliquer ce que je ressentais à quelqu'un que je ne connaissais pas. C'était plus facile d'écrire sur elle, juste pour moi, comme je le fais maintenant.
Les seules thérapies qui ont fonctionné pour moi ont été le temps et le football.
Après sa mort, il m'est arrivé quelque chose d'étrange. J'ai perdu toute forme de peur sur le terrain. Avant, j'étais un joueur plus gentil. Quand j'étais gamin, j'étais très maigre, je n'aimais pas le contact. Je n'aimais frapper personne, toucher personne. Je n'avais pas cet instinct de vouloir manger le monde.
Quand elle est morte, tout ce que je ressentais, c’était de la rage, de l’impuissance et de la douleur.
Lors du premier match, sur la toute première action, boum : carton jaune. Cinq minutes plus tard, un autre jaune, puis carton rouge. Je suis rentré chez moi. Je ne voulais plus jouer. C’était la première fois de ma vie que j’étais expulsé.
D’une manière ou d’une autre, il fallait que je me libère. Alors, j’ai tout déchiré sur le terrain.
Ça me faisait mal de penser : « Pendant qu’elle vivait ses derniers instants sur cette terre, toi, tu étais dans ton lit à t’inquiéter d’un match de football, à avoir peur de ce que les gens diraient de toi, peur de te tromper. Comme c’est ridicule de se faire autant de souci pour un match. »
Ça a tout remis en perspective.
Au lieu de jouer avec mes peurs, j’ai joué avec ma faim de réussir, avec ma rage de vaincre. J’ai dévoré le monde.
Au football, il faut avoir cet état d’esprit, cette colère, cette combativité. J’aimerais que ce ne soit pas vrai, mais c’est comme ça.
Pendant ces deux années à Independiente del Valle, je pense que j’ai clairement franchi un cap dans mon jeu. En 2021, on m’a dit que le Borussia Mönchengladbach voulait me recruter. Pour être honnête, je ne savais même pas où c’était. Je savais seulement que c’était en Bundesliga, alors j’ai répondu : « Je suis prêt. C’est quand le vol ? »
L’accord allait encore prendre un peu de temps avant d’être finalisé, mais tout le monde me disait que c’était déjà réglé.
Je suis allé chez un concessionnaire automobile pour fêter ça. J’allais m’acheter une super voiture, comme Moisés. Il n’allait pas être le seul crack du quartier, haha. J’allais prendre un Kia Sport. Je me suis même pris en photo à côté.
Et là, il s’est passé quelque chose d’étrange. Un agent immobilier est arrivé et m’a dit : « Ah, tu cherches une voiture ? Moi, je vends des maisons. Pourquoi ne pas acheter une maison ? »
À cet instant, j’ai pensé à ma mère et à la maison dont elle avait toujours rêvé. J’ai eu l’impression que c’était un message de Dieu. Il m’a montré quelques photos, et il y avait une maison avec un magnifique balcon.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’adore les balcons. Quand on grandit dans une petite maison étroite, un balcon, c’est quelque chose de spécial.
« Je veux celle-là », lui ai-je dit.
Je ne pouvais plus acheter une maison pour ma mère, mais je pouvais en acheter une pour mes frères et sœurs. Elle aurait été tellement fière.
Je leur ai dit : « Je pars en Allemagne, mais je veux vous laisser ce cadeau. Maman disait toujours que le football ne nous donnerait jamais un toit. Mais regardez où nous en sommes aujourd’hui. »
Le propriétaire nous a laissé emménager avant même que la maison soit entièrement payée. Après tout, les Allemands sont sérieux : quand ils te disent que c’est conclu, c’est conclu.
La semaine où mes frères et sœurs ont emménagé dans cette maison a probablement été la plus heureuse de toute ma vie. Je me suis tenu sur le balcon, en sentant l’air frais, et j’ai dit : « Tout va bien. Quoi qu’il arrive, tout ira bien. » Nous avons pris une photo. Elle était parfaite.
Et puis, tout s’est effondré.
Mon agent a reçu un appel du Borussia Mönchengladbach. Le transfert n'allait finalement pas se faire. Ils avaient un problème financier, quelque chose lié aux quotas d'inscription, et ils ne pouvaient pas m'enregistrer à temps. Ce fut une humiliation.
Je devais encore payer la moitié de la maison. J'étais foutu. Imagine devoir annoncer à ma famille qu'elle allait devoir retourner dans l'ancienne maison. J'avais déjà fait mes adieux au club, c'était même passé à la télévision et tout. En plus, ils avaient même recruté un défenseur central gaucher pour me remplacer.
Mais tout ce qui comptait pour moi, c'était de régler le problème de la maison. Heureusement, on m'a aidé à trouver une solution et j'ai pu retrouver un peu de sérénité.
Quand je suis revenu à l'entraînement, certains coéquipiers se moquaient de moi.
« Ah, voilà la star de la Bundesliga ! »
La vérité, c'est que sans notre entraîneur, ma vie aurait pu prendre un tout autre chemin. C'est un homme fantastique, comme un père pour moi. Il aurait pu me mettre de côté. Au lieu de ça, il m'a dit : « Ne t'inquiète pas, ta place est toujours ici. »
Tout allait bien ? Pas du tout.
Lors de mon deuxième match après l'échec du transfert, à Guayaquil, je me suis déboîté les deux épaules. En réalité, l'une se déboîtait déjà depuis que j’étais petit et je la remettais moi-même en place. Mais ce jour-là, les deux ont lâché en même temps.
Le médecin m'a expliqué qu'il faudrait d’abord opérer une épaule, puis l'autre. Il me faudrait environ un an pour que je sois de nouveau à 100%. Je lui ai répondu : « Docteur, je ne peux pas attendre. Pourquoi ne pas opérer les deux maintenant ? »
Il m'a répondu : « Parce que tu ne pourras utiliser aucun de tes deux bras pendant des mois. Tu ne pourras pas te laver. Tu ne pourras pas bouger. »
Je lui ai dit : « Faites les deux. »
Nous l'avons fait, et je suis redevenu comme un nouveau-né. On devait me nourrir. On devait me laver. Je ne pouvais même pas aller aux toilettes tout seul ; il fallait qu'on m'aide à tout faire. Ma sœur a été une véritable héroïne. Elle a été mon infirmière pendant des mois.
Si une mouche venait se poser sur mon nez, je ne pouvais rien faire. Je devais appeler ma sœur pour qu'elle l'enlève.
Finalement, j'ai réussi à sortir de ce gouffre.
Le Royal Antwerp m'a recruté.
En réalité, ils m'ont acheté avant même que je puisse reprendre l'entraînement. Je leur en serai reconnaissant toute ma vie. Ils ont pris le risque de miser sur un homme brisé.
Mais, pour être honnête, ce fut la période la plus difficile de ma vie. Je suis parti en Belgique encore avec mes bandages, sans parler ni anglais ni français. Je m'entraînais seul. Personne ne me parlait. La seule personne qui s'intéressait à moi était mon préparateur physique, qui parlait espagnol. C'était mon seul ami. Je me souviens avoir écrit à Moisés : « Maintenant, je comprends tout ce que tu as vécu en partant en Angleterre. Tu te rappelles que tu m'appelais en pleurant tous les soirs ? Aujourd'hui, c'est moi qui pleure, mon frère. »
Je crois que c'est pour ça qu'on n'avait presque jamais entendu parler de joueurs équatoriens en Europe avant. La solitude et l'isolement sont bien réels, surtout quand aucun de tes coéquipiers ne parle espagnol. J'aurais très bien pu abandonner et rentrer chez moi.
Mais je me répétais sans cesse : « Tu ne peux pas laisser la dépression gagner. Fais-le pour maman. Elle ne voudrait pas te voir pleurer. »
Elle ne montrait jamais ses émotions devant moi. Mais après son décès, mes sœurs m'ont raconté : « Chaque fois que tu franchissais une étape dans le football, maman pleurait de joie en te voyant progresser. Elle ne le faisait jamais devant toi, mais elle était tellement fière. »
Cette saison-là, nous avons remporté le championnat de Belgique. Le premier titre du club depuis 66 ans. Je suis passé de l'isolement au statut de titulaire. Et j'ai transformé mes larmes de douleur en larmes de joie.
« Hé, maman, tu te souviens de ce qu'on fait toujours ? On prend les restes et on les transforme en festin. »
Quand ils m’ont vendu à l'Eintracht Francfort, j'ai compris que ma vie allait changer. Mais je ne m'attendais pas à ce que tout s'accélère aussi vite. Après une bonne saison, mon agent m'a annoncé que le PSG voulait me rencontrer.
Quand tu entends « PSG », tu ne réfléchis même plus. Tu prends ton téléphone et tu cherches immédiatement un vol. Alors voyons, Ryanair, le prochain départ est à quelle heure ? Allez. Vamos.
Luis Campos m'a invité à un dîner secret à Madrid, dans un restaurant souterrain, comme dans les films. Au bout de cinq minutes, il m'a dit : « Attends, quelqu'un veut parler avec toi. »
Et il a m’a passé Luis Enrique en FaceTime.
C'était incroyable. Luis Enrique a quelque chose de spécial. Une aura, je suppose. Pour moi, il est la clé de tout ce que le PSG a accompli. Et je dis cela en tant qu'homme, pas seulement en tant que footballeur. Il ne parle pas beaucoup, mais quand il le fait, tu sens qu'il te comprend comme en tant que personne.
Pour moi, avec tout ce que j'avais traversé, c'est exactement le type d'entraîneur dont j'avais besoin.
Quand je suis arrivé, il m'a dit : « Va à ton rythme. Ne crois pas que tu dois prouver quoi que ce soit simplement parce qu'on t'a recruté. Tu as encore le temps de te développer. »
En me donnant du temps, il m'a libéré de toute pression. Et parce qu'il m'a donné ce temps, j'ai explosé.
Je n'aurais jamais imaginé devenir titulaire aussi rapidement.
Je n'aurais jamais imaginé remporter deux Ligues des champions lors de deux saisons consécutives.
Je n'aurais jamais imaginé recevoir autant d'amour et d'affection de la part des supporters.
On est passé de : « Le numéro 51 ? C'est qui le numéro 51 ? »
À : « PACHO ! PACHO ! PACHO ! »
Je n'oublierai jamais le FaceTime avec mes frères avant la finale de la Ligue des champions contre l'Inter. Ils m'ont dit : « Quoi qu'il arrive, on t'aimera toujours. Bats-toi simplement sur chaque ballon comme tu le fais toujours. Ne pense pas à ce qui se passe après. »
À la 20e minute, j'ai remis un ballon de la tête vers l’arrière et il allait sortir en corner. Et là, je me suis dit : « Non, non, non. Tu ne peux pas perdre un ballon. Tu l'as promis. »
Alors j'ai sauté au-dessus du joueur de l'Inter comme dans un film de kung-fu. Les gens publient encore cette photo aujourd'hui, parce que j'ai sauvé ce ballon, et c'est de cette action qu'est partie la contre-attaque qui a amené le deuxième but.
Les gens me demandent : « Mais qu'est-ce qui t'est passé par la tête pour tenter ça ? »
La réponse est : rien. Je ne pensais à rien. Je jouais simplement sans peur.
Maintenant, tu connais mon histoire et tu sais d'où vient cette façon de jouer. Elle vient d’un lieu de douleur et de chagrin.
Mais j'ai réussi à traverser tout cela pour retrouver la lumière.
Quand le match s'est terminé et que nous sommes devenus champions, ma première pensée a été : « Merci, mon Dieu. Merci, maman. »
Si seulement tu pouvais voir tout ça…
Être le premier Équatorien à remporter une Ligue des champions, ça, c'est vraiment spécial. Nous ne sommes ni Argentins ni Brésiliens.
Avant, personne ne nous connaissait. Personne ne pouvait nous situer sur une carte.
Aujourd'hui, le monde commence à comprendre notre qualité.
Pas seulement grâce à moi, mais aussi grâce à des potes comme Moisés et Piero, et bien sûr Antonio Valencia, qui a été un modèle pour nous tous.
Je me demande souvent : « Pourquoi nous ? »
Comment avons-nous réussi ? Pourquoi sommes-nous ceux qui jouent une Coupe du monde alors que tant de joueurs talentueux avec qui j'ai grandi n'y sont jamais parvenus ?
Je n'ai même pas de réponse. Je n'éprouve que de la gratitude envers tous les entraîneurs qui m'ont aidé et envers ma famille. Surtout envers ma mère.
C'est à elle que je veux maintenant parler. À elle seule…
Maman,
Merci de m'avoir appris à danser la bachata. Merci de m'avoir appris la valeur des restes. Merci d'avoir toujours su partager avec tout le monde.
Merci de m'avoir acheté mes premières chaussures de football. Merci de ne t'être jamais vraiment intéressée au football.
Merci d'avoir été ma maman.
Nous n'avons jamais pu prendre une dernière photo ensemble. Mais j'ai une image bien plus belle dans ma tête, et je la revois chaque jour.
Je suis un petit garçon. Toi aussi, tu es encore jeune. Nous dansons ensemble une petite bachata.
Un, deux, trois… un, deux, trois.
Je lève les yeux et je te vois me sourire.
Finalement, j'y suis arrivé.
C'est encore mieux qu'une photo. C'est un souvenir. Il est éternel.
Ton fils,
Willian

